Texte

Les équarrisseurs

par Isabelle de Maison Rouge

Dans un premier temps le mot équarrisseur me fait froid dans le dos. Il m’évoque aussitôt la mort animale et sa gestion. Me viennent à l’esprit des images et des pensées perturbantes. Elles convoquent des questions autour du bon usage de la dépouille. L’équarrissage apparaît comme le traitement conforme du bétail en fin de carrière engraissé spécialement pour sa chair ou élevé pour sa fourrure, des bêtes de somme usées, des animaux sauvages nous ayant diverti dans les cirques ou les zoo… Le travail de l’équarrisseur dans son obsession de faire disparaître les cadavres et de les transformer se tourne essentiellement vers une utilisation pour le bien de l’homme permettant la consommation de viande, le traitement des peaux et la modification des os. Ce terme d’équarrisseur également me soulève le cœur par l’odeur nauséabonde qu’il fait immédiatement surgir. Je perçois aussitôt la vision d’un camion devant un centre d’abattage et par l’ouverture de sa porte métallique se découvre un paysage d’apocalypse. Entrailles, tripes et dépouilles d’animaux gisant à même le sol dans un jus malodorant, puis chargées dans le camion à l’aide d’une tractopelle, à l’aube, à l’abri des regards indiscrets. Au cours de tribulations clandestines le camion décharge sa cargaison. L’opération terminée, c’est au pied d’une station d’épuration qu’un nettoyeur haute pression rend cette benne à ordure propre comme un sou neuf. Après son transport d’immondices en état de décomposition, classés à haut risque, qui seront transformés en farine, le voici empli de matières premières qui seront réacheminées selon la chaîne classique de l’agroalimentaire dans un supermarché. La boucle est bouclée, la nausée continue. L’animal n’est perçu qu’uniquement dans une logique productiviste et sa souffrance occultée. Cela remonte à la nuit des temps et passe également par le fait que la société judéo-chrétienne a largement banni l’usage de la sépulture de l’animal, la considérant comme l’une des plus scandaleuses, comme l’un des signes avérés du paganisme. Surtout ne pas attirer l’attention sur l’animal, éviter à tout prix d’en faire un être particulier, une créature divine, susceptible de recevoir un culte. Il n’est qu’un instrument au service de l’humain.

Dans un second temps je vois des dessins d’une grande virtuosité. La finesse d’exécution produit le trouble et nous fait hésiter : sommes-nous réellement devant un travail au crayon graphite sur papier ou bien un tirage photographique mat ? Le cartel ou la légende sont formels ce sont des dessins de formats moyens (36×46 cm, 60×40 cm, 60×60 cm ou 50x70cm). Puis en observant les compositions remonte à ma mémoire l’histoire de l’art étudiée dans les ouvrages et admirée dans les musées.

J’y reconnais sans difficulté la Melancholia de Domenico Fetti (1620), la Madeleine au miroir de Georges de La Tour (1635/40) ou la Madeleine pénitente du même Georges de La Tour (1645), La Madone de Bridgewater de Raphaël (1511) le Tondo Doni de Michel Ange (1506-07), La conversion de Saint Paul du Caravage (1600-04) tout comme les sujets religieux si fréquents mettant en scène les héroïnes bibliques Judith, Salomé ou encore la représentation iconique de la Pietà.

A première vue, me diriez-vous, quel rapport entre l’histoire de l’art et l’équarrissage ? Une œuvre revêt toujours un caractère polysémique, elle reçoit plusieurs interprétations et peut être lue de multiples manières, chacun y projetant ses désirs et la signification qui lui semble la plus adéquate. Maryline Terrier parsème d’indices l’approche que l’on peut donner à ses pièces mais nous laisse la liberté de les appréhender selon notre sensibilité. Le blanc des combinaisons portées par les protagonistes, celles mêmes que revêtent les équarrisseurs pour effectuer leur besogne vient renforcer le caractère quasi sacrilège d’avoir remplacé dans les compositions les têtes des saints, le crâne des vanités ou encore plus choquant le corps de l’enfant Jésus par des animaux d’élevage ou sauvages. Mais n’est-ce pas pour nous rendre plus criant encore le scandale de l’agriculture intensive, où la nature est perçue comme une menace, soumise à des perturbations qu’il s’agit de contrer et contrôler par l’homme qui se croit tout puissant ? D’un autre côté ces uniformes immaculés ne sont-ils pas là pour nous rappeler le caractère aseptisé et insipide des productions alimentaires de la grande consommation ? Les postures et références aux grands maîtres n’évoquent-elles pas une nécessaire compassion face au monde animal et l’aspiration à une alternative à l’agriculture classique qui prendrait en compte les écosystèmes afin de garantir un état d’équilibre et de respect mutuel entre les vivants ?

L’usage que Maryline Terrier fait de l’autoportrait n’est-il pas l’écho à son propre engagement dans la cause écologique ? Le rapport entre la femme et la bête sujet si classique de la peinture depuis ses origines n’ouvre-t-il pas à une réflexion plus large sur la responsabilité de l’humain dans la dégradation de l’environnement puisqu’il y constitue un facteur de perturbation majeur ? La beauté parfaite de ces images noir et blanc, la douceur tranquille qui émane du personnage, la bienveillance de ses gestes du care envers les animaux ne sont-ils pas là dans leur référence à l’art occidental reconnu comme une réminiscence contemporaine du Cantique des créatures chantée par Saint François d’Assise et reprit par le pape au même prénom dans une encyclique « sur la sauvegarde de la maison commune», le saint incarnant à ses yeux  « l’exemple par excellence de la protection de ce qui est faible et d’une écologie intégrale » ?

 Le passage par le photomontage où l’artiste, à la manière de Cindy Sherman endosse tous les rôles, se plie à la rectitude de la pose puisée dans la peinture de la Renaissance, n’est-il pas renversé comme Paul devenu Paula, dans une métamorphose empreinte de contemporanéité qui traduit l’appel à une transformation pour tenter d’échapper au chaos imprédictible dans lequel la planète semble tourner ? L’ensemble de la série de l’artiste ne peut-il être perçu finalement comme une critique de l’éthique capitaliste ? Bien au-delà de la parfaite maîtrise de son médium, telles sont quelques-unes des questions et pistes de réflexions auxquelles ouvrent le regard aigu de Maryline Terrier et l’orientation donnée à sa pratique.

Isabelle de Maison Rouge
Février 2021