






Comment imaginer un milieu disparu à partir des seules traces matérielles qui nous en sont parvenues ? Les Échos du Carbonifère prend pour point de départ des empreintes fossiles de végétaux, traces d’organismes vieux de plus de trois cents millions d’années. Les échanges avec Jessie Cuvelier, chargée des collections scientifiques et des ressources documentaires, et Azucena Molina-Solís, doctorante en biologie spécialisée en paléobotanique et phytogéographie à l’Université de Lille, ont nourri cette hypothèse paysagère.
Relevées à leur échelle puis transférées par cyanotype, les empreintes fossiles apparaissent en bleu aux lisières du tableau. De ces fragments émergent progressivement des formes végétales qui conduisent le regard vers une forêt dense et humide, construite à partir d’un environnement contemporain choisi pour ses analogies morphologiques.
Fossile, cyanotype, photographie, interventions numériques et aquarelle font dialoguer différents régimes d’image. L’œuvre ne cherche pas à restituer le Carbonifère tel qu’il fut, mais à rendre sensible le passage de la trace à l’hypothèse d’un milieu disparu.

Une station de Fougère aigle (Pteridium aquilinum), rencontrée au cours de marches dans la forêt domaniale d’Hesdin, est à l’origine de cette aquarelle. Sa partie supérieure restitue une expérience sensible du lieu : variations de lumière, enchevêtrement des plantes et contact avec le corps, dont témoigne un fragment de gaillet gratteron accroché au vêtement.
Mais que peut-on connaître d’un milieu depuis ce qui en est immédiatement visible ? Les échanges avec Estelle Goulas, maître de conférence en physiologie végétale à l’Université de Lille, ont nourri cette exploration de l’invisible. Sous les frondes, un vaste réseau de rhizomes assure la persistance et l’expansion de la fougère ; reproduction, réserves souterraines et toxicité révèlent d’autres relations et temporalités du vivant.
La partie inférieure ne restitue pas une coupe réelle du sous-sol : elle met en relation des connaissances, des changements d’échelle et des modes de représentation. À la puissance de déploiement de la fougère répondent les stratégies humaines destinées à la contrôler. Le modèle de botanique Brendel rappelle enfin que connaître le vivant suppose aussi de construire des représentations.









Aquarelle sur papier Saunders Waterford marouflé sur toile
120 × 150 cm, 2026
Courtesy HGALLERY PARIS
Plus de 300 heures de dessin — ou de peinture ? Avec l’aquarelle, j’hésite toujours entre les catégories — pour tenter de rendre hommage à la complexité de cet agencement végétal en lisière de forêt.
Cette aquarelle est liée à une anecdote. Un jour, en rentrant d’une balade en forêt, des boules de bardane se sont retrouvées agrippées à mon jean. D’abord agacée par ces petits velcros impossibles à retirer, j’ai compris que si certaines plantes de mon jardin sont aussi celles de la forêt voisine, ce n’est pas seulement grâce au vent ou aux oiseaux, mais aussi à l’animal bipède que je suis.
Habituellement, c’est l’humain qui utilise les plantes.
Cette fois, c’est la plante qui utilise l’humain.
L’écotone désigne une zone de transition entre deux milieux, un espace où les limites cessent d’être fixes et où les formes de vie se rencontrent, se mélangent et se transforment. La lisière forestière est l’un de ces territoires instables : ni complètement forêt, ni tout à fait clairière, mais un lieu de circulation intense.
Le mot lui-même associe oikos, l’habitat, et tonos, la tension. Cette tension traverse mon travail. Elle apparaît dans ces zones où la forêt déborde de son propre territoire, où elle ne reste plus contenue dans un paysage mais continue son mouvement à travers les êtres et les matières.
Les plantes circulent discrètement : elles voyagent sur les vêtements, traversent les jardins, accompagnent les corps. Les frontières entre les milieux deviennent alors poreuses. Ce qui semblait séparé se révèle lié par d’innombrables échanges invisibles.
La lisière devient ainsi moins une frontière qu’un lieu de contamination réciproque, où chaque vivant transforme et transporte les autres.


Cycle sylvestre est né d’un échange avec un garde forestier de la forêt domaniale d’Hesdin. À la question de savoir où se concentrait la plus grande biodiversité, il m’a conduite vers un « arbre bio » : un hêtre pluricentenaire couché au-dessus d’une mare, à l’écart des sentiers. Sa chute, qui pourrait être lue comme une fin, ouvre au contraire une séquence de transformations. Le bois devient substrat, la canopée se troue et la lumière rejoint une végétation jusque-là maintenue dans l’ombre.
Le dessin retient l’articulation de ces états plutôt qu’un inventaire du site. Les hêtres arrivés à maturité qui émergent de l’arrière-plan constituent le relais du tronc couché : leur verticalité répond à son horizontalité et inscrit sa chute dans une continuité forestière. Autour de la mare, les feuilles mortes forment une litière où la matière organique se transforme lentement, protège le sol et retient l’humidité durant l’hiver. Le ciel rose procède d’une observation familière des levers de soleil dans le Pas-de-Calais ; il introduit un autre passage, entre la nuit et le jour, le calme apparent et les transformations à venir.
Cette rencontre a déplacé ma manière de travailler. Elle m’a appris qu’un lieu familier peut demeurer invisible tant que rien n’oriente le regard vers ce qui s’y joue. Depuis, les connaissances de celles et ceux qui observent et interprètent les milieux vivants ne me fournissent pas un contenu à illustrer : elles modifient ce que je suis capable d’y discerner et, par conséquent, les choix opérés dans l’image.