Les Équarrisseurs

Consciente que ma culture et mes repères esthétiques ont été construits par les œuvres qui appartiennent au patrimoine de la peinture occidentale, j’ausculte les images du passé pour tenter de comprendre l’impact de cet héritage culturel sur mon comportement et celui de mes contemporains.

Le texte biblique n’a cessé d’inspirer les œuvres devenues références dans l’histoire de l’art, et en relisant la Genèse, j’ai été frappée par les termes si clairs de la parole divine, au cinquième jour de la Création : « Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre. » Je relis cette phrase à travers l’ironie du déséquilibre présent, et me dis que cette volonté, qui est le fondement de toute notre civilisation, n’a que trop réussi.

Mes propres sources iconographiques sont puisées dans l’art de la Renaissance, dans lequel les représentations se concentrent sur le sort des humains au détriment des autres espèces vivantes. Cette époque accentue la séparation entre le monde des vivants humains et des vivants non-humains qui nous conduit, aujourd’hui, dans l’impasse écologique. Pour rejouer les tableaux avec ce point de vue critique permis par le décalage temporel, je remplace les personnages par des figures allégoriques d’équarrisseurs, symboles de l’Occident industrialisé, exploitant les ressources de notre planète.

En réécrivant les œuvres du passé, en les recréant à la lumière du monde présent, j’essaie de montrer que les sacrifiés de notre époque sont les animaux que nous élevons pour les consommer. Ils sont, pour moi, le symbole du règne du vivant confronté à leurs oppresseurs voraces symbolisés par les humains en tenue d’équarrisseurs.

Le personnage Biblique de Salomé a été manipulé pour obtenir un sacrifice. J’en fais une réinterprétation où elle regarde le spectateur contemporain pour l’interpeller : est-il parmi ceux qui vont continuer à se comporter comme des humains manipulés par la société de consommation, ou va t-il être touché par cet animal sacrifié et changer de comportement ?

« La conversion de Paula, série Les Equarrisseurs« , crayon graphite sur papier, 70×50 cm, collection privée.

Alors que Paul de Tarse, citoyen romain, se rendait à Damas pour persécuter des chrétiens, il vit tout à coup une grande lumière, tomba à terre et entendit la voix de Jésus. Là débute son entreprise de diffusion de la religion chrétienne. Dans cette version, je détourne ce moment de conversion en mettant en scène la figure allégorique de l’équarrisseur, Paula, qui lâche le licol du cheval mené à l’abattoir, pour devenir une végétarienne militante.

Dans le texte biblique, Judith libère son peuple en décapitant le général Holopherne. Dans la version proposée, Judith est parée des attributs virils que sont l’arme blanche et la tenue d’équarrisseur, mais paradoxalement, elle use de ces effets pour trancher le licol d’une vache qui allait être conduite à l’abattoir. Telle une équarrisseuse repentie, touchée par la grâce de l’animal, Judith se libère par cet acte, de sa condition d’humain insatiable.

« Madone au petit veau, (d’après Raphaël) », 2019, crayon graphite sur papier, 50×40 cm, collection privée.

La Madone au petit veau est une réinterprétation de la Madone Bridgewater de Raphaël. Dans ce dessin, je mets en scène le dilemme moral auquel nous sommes souvent confronté : être attendri et émerveillé face aux animaux et en même temps, les élever dans le seul but de les consommer. Cette madone câline un petit veau destiné à l’abattoir, voilà le paradoxe de nos comportements contemporains.

« Melancholia, (d’après Domenico Fetti) », 2019, crayon graphite sur papier, 50x70cm, collection privée.

Melancholia est une réinterprétation du tableau du même nom de Domenico Fetti. A la place du crâne humain, un poulet emballé sous vide étiqueté d’une mention « à consommer rapidement » nous invite à réfléchir sur nos comportements d’humains voraces. Le personnage de la Mélancolie est drapée d’une tenue d’équarrisseur. Le livre du tableau original est remplacé par un ordinateur portable, symbole de l’accès à la connaissance censé nous permettre de prendre conscience de notre ère anthropocène.

La Famille, d’après le Tondo Doni de Michel-Ange, crayon graphite sur papier, 60 x 60 cm, 2020

En remplaçant le Christ par un porcelet emballé sous-vide, il ne s’agit pas de provoquer ni de critiquer la religion catholique mais d’imaginer la violence que provoquerait l’acte de mettre sous-vide un jeune mammifère humain dans le but de le consommer. Dans notre héritage culturel, le porc est souvent associé à la notion d’infamie. Par un jeu de déplacement  de codes de lecture, l’élevage industriel de ce jeune animal sacrifié sur l’autel de la société de consommation devient le symbole de l’infâme humanité: quand notre schizophrénie morale nous pousse à aimer et à maltraiter le reste du vivant dans le même élan.

Madone/ Pietà aux glaïeuls,
2020, crayon graphite sur papier, 60×40 cm. Collection privée.

Madone ou Pietà, la question se pose devant l’attitude d’un être tenant d’un bras une gerbe de fleurs comme on berce un enfant et de l’autre, un sécateur pour trancher les végétaux.
Les tiges sectionnées comme des cordons ombilicaux, sont le fait d’une pensée anthropocentrée erronée qui brise l’équilibre de croissance et de décroissance du végétal au nom d’un simple plaisir esthétique.
Tout comme les représentations de la vierge préfigurent souvent et dans un même geste, la naissance et la mort du christ, la confusion de ces codes iconographiques ancestraux contiendraient-ils en germe la désorganisation du monde ?

Pietà au Lion,
2020, crayon graphite sur papier, 60×90 cm.

L’histoire de Saint Jérôme nous raconte qu’après avoir soigné un lion blessé, ce dernier entre dans la communauté des hommes mais se voyant accusé à tors d’avoir dévoré un âne, il dut, par pénitence, en accomplir les tâches. L’animal sauvage, dès son accointance avec l’humain, s’éloigne de son rôle dans la chaîne du vivant pour devenir un rouage domestique insensé. Malgré la reconnaissance des tors après que le mal a été fait, animaux et humains finissent usés et désolés de leur union déréglée.

« Pietà au zèbre », 2021,
crayon graphite sur papier, 70×50 cm
« Madeleine au miroir, (d’après Georges de la Tour) », 2019
crayon graphite sur papier, 40×50 cm, collection privée.




« Madeleine pénitente, (d’après Georges de la Tour) », 2019,
crayon graphite sur papier, 50×40 cm, collection privée.

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